La Descente de la Lune, qu’est-ce que c’est ?

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La Descente de la Lune. Par Lune © 2010-2019.

« Le but de l’invocation est d’élever la conscience de l’opérateur. Il ne s’agit pas tant de faire descendre un dieu ou une déesse que de nous élever nous-mêmes à un état spirituel grâce auquel nous avons la capacité de faire agir la magie. »

Doreen Valiente, in ABC of Witchcraft.

I. La Descente de la Lune, part centrale du rituel de Pleine Lune

La Descente de la Lune fait partie de la célébration de l’Esbat (ainsi que de certains sabbats). C’est d’ailleurs, sa partie centrale.

L’Esbat est un rituel de la Wicca traditionnel, tel que transmis par Gerald Brousseau Gardner, et qui prend place à chaque pleine lune. Ce rituel est tenu dans un cercle et si possible à la lumière des bougies et de la Lune.

Lors de ce rituel, le Grand Prêtre et Sorcier invoque la Déesse, représentée par la Lune, dans le corps de la Grande Prêtresse et Sorcière, en transe. À travers sa prêtresse, la Déesse parle et agit.

La Descente de la Lune est complète lorsque la Prêtresse a dit la Charge (et/ou a terminé de délivrer son « message » spontané).

II. L’invocation à la Déesse de la Lune : sa définition magique et sa « construction »

Invoquer vient du latin « invocare » qui signifie appeler.

Dans Magick IV, Aleister Crowley explique ce qu’est une invocation et une évocation en magie. « Invoquer, c’est inviter, faire entrer, de même qu’évoquer, c’est ordonner, faire sortir. Là réside la différence essentielle entre les deux branches de la Magick. Dans l’invocation, le macrocosme inonde la conscience. Dans l’évocation, le magicien, étant devenu le macrocosme, crée un microcosme. Vous invoquez un Dieu dans le Cercle. Vous évoquez un Esprit dans le Triangle. Dans la première méthode, l’identité avec le Dieu est atteinte par la dévotion et la reddition, en abandonnant ou supprimant toute partie de soi-même non pertinente (et illusoire) ».

La descente de la lune a été grandement inspirée par le travail de Crowley (mais pas uniquement, parmi les textes de référence, on peut noter Aradia ou l’Évangile des Sorcières de Charles Leland, mais je développerai cela dans de prochains articles.)

D’une part, la Charge de la Déesse reprend des extraits de certains de ses textes : Liber AL vel Legis, Liber LXV, The Vision and the Voice, The Law of Liberty.

D’autre part, la construction même du rituel est reprise de Magick IV (magie en théorie et en pratique). La descente de la lune (invocation + charge) évoque très nettement ce que Crowley appelait « l’invocation d’identification », citant Hermès Trismégiste.

On peut la décomposer comme suit :

  1. La descente de Lune débute par une prière à la déesse, commémorant ses attributs physiques. Ici l’invocation à la puissante mère et le quintuple baiser donné par le Grand Prêtre.
  2. La voix de la déesse est entendue et Son discours caractéristique est récité : la première partie Charge de la Déesse.
  3. La réaffirmation de l’identité de la sorcière comme étant la divinité : le grand prêtre dit : « Entendez les paroles de la Déesse Étoile. »
  4. La nouvelle invocation de la Déesse, par elle-même : seconde partie de la charge de la Déesse. Ou d’après la version remaniée de D. Valiente : « Je suis la beauté de la verte terre, et la blanche Lune parmi les étoiles, et le mystère des eaux, et le désir du cœur de l’homme, je t’appelle en ton âme. Lève-toi et viens à moi. Car je suis l’âme de la nature, qui donne la vie à l’univers. »
  5. Et pour conclure, l’objectif initial de l’invocation est énoncé : l’extase, l’épanouissement spirituel, la communion avec notre Soi divin, etc. (cf. la seconde partie de la Charge de la Déesse). On peut y voir également un second niveau de lecture, car à la fin de la Charge de la Déesse, on peut énoncer la raison de la célébration à tout le coven. Il peut s’agir d’une initiation, d’un travail magique, etc.

III. Les buts du rituel : magique, extatique et, avant tout, spirituel

C’est dans le Cercle, en présence de la Déesse incarnée par sa servante, que le travail magique peut commencer, l’initiation peut être donnée, l’enseignement peut être transmis, l’union des mains peut être célébrée, etc.

Évidemment, cette communion, comme l’a souligné Gerald Gardner (cf. « les Propos de Gardner »), n’est pas toujours au rendez-vous. Même si prendre la position de la Déesse, c’est-à-dire en étoile (cf. Photo de Maxine Sanders ci-dessus), est censé y contribuer. Cette « magie analogique » ne fonctionne pas à tous les coups. Tout dépend de l’humeur, de l’ambiance du cercle, de votre partenaire (la wicca fonctionne par couple au sein d’un même groupe) et surtout du « travail » effectué auparavant.

Maxine Sanders dans la position de la Déesse
Maxine Sanders dans la position de la Déesse.

Les 8 sentiers sont là pour aider à atteindre cette communion avec le divin.

L’invocation et les paroles de la Déesse sont l’une de ces huit voies magiques. Elles contribuent ainsi au changement d’état de conscience et permettent d’atteindre cette communion grâce à leur forte charge émotive et érotique.

Émotive… Selon Aleister Crowley, le vrai secret de l’invocation peut être résumé en quelques mots extraits du mystérieux manuscrit d’Abramelin le Mage et ce sont : « Enflamme-toi dans la prière ». La charge de la déesse m’a laissée pantelante et en pleurs de nombreuses fois, et m’a emplie d’énergie d’autres fois, même après toutes ces années elle garde cet étonnant pouvoir sur moi. Sans doute parce qu’elle me connecte directement aux énergies créatrices derrière la Déesse et le Dieu, eux-mêmes. (D’autres fois, je n’ai absolument rien ressenti, ce qui n’a pas empêché le rituel de porter ses fruits :))

Émotive & érotique. Pour moi, le lien est ici ténu : cette flamme ressentie par celui et celle qui invoquent la Déesse, les émotions éprouvées semblables à des émotions amoureuses (pour Elle, pour Lui, pour lui, la terre…), la (re) connexion aux énergies créatrices.

Érotique, donc… Car la Wicca est une religion de fertilité et l’énergie érotique est centrale dans ce rite, comme dans ses rites de façon générale. L’éros est l’une des clefs de la magie et de la spiritualité de cette tradition. L’amour en est une autre. Toutes deux entremêlées.

Le but des rites est d’atteindre un état de ravissement ou d’extase selon Patricia Crowther (l’une des grandes prêtresses de Gardner). Il s’agit bien d’un objectif spirituel.

La guérison spirituelle, l’équilibre et la sagesse transcendante sont clairement recherchées à travers la Descente de la Lune. Je dis « clairement » et pourtant il s’agit d’une évidence que nous sommes nombreux à ne pas relever, car nous avons tendance à nous focaliser sur la Prêtresse investie par la Déesse. Pourtant la Descente de la Lune se fait à deux, en couple et c’est le Grand Prêtre qui entonne l’invocation. La Grande Prêtresse prend alors la position du Dieu (cf. la Position d’Osiris bras croisés avec baguette et fléau dans les mains). Le Grand Prêtre se tient face à elle. Dans cette position phallique et donc masculine, elle devient son miroir, il se retrouve en elle. Puis la Prêtresse va incarner le Divin Féminin, elle va prendre la position de la Déesse (en étoile) et le Prêtre pourra alors expérimenter à travers elle le féminin en lui. Il explorera ainsi son Anima ou plus précisément la quatrième phase de l’Anima : la déesse ou femme sage, c’est-à-dire la sagesse transcendante.

Traditionnellement, la Descente de la Lune est pratiquée par un prêtre et une prêtresse à partir de leur Second Degré d’initiation, pas avant. Ceci n’est pas un hasard et cela renvoie directement à la seconde phase du grand oeuvre alchimique : l’Albedo. En termes d’alchimie jungienne, cette seconde phase correspond à la recherche de l’anima pour l’homme et de l’animus pour la femme (pour aller plus loin, je vous invite à lire l’article d’Artus sur les Degrés de la Wicca Traditionnelle.) La Prêtresse expérimente à son tour l’Animus en elle à travers le Grand Prêtre investi par le Dieu lors de certains Sabbats (la Veille de novembre, la Veille de février, l’Équinoxe de Printemps, le Solstice d’Été).

On remarquera que le Dieu ne prend jamais la position de la Déesse, mais celle du Dieu uniquement. Au sein de la Wicca, seule la femme a la capacité d’incarner la Déesse et le Dieu. L’homme ne pouvant incarner que le Dieu (cf. le Livre des Ombres : la prêtresse et l’épée.) Ceci est également à mettre en relation avec la théorie de Jung selon laquelle l’homme ne peut incarner la Terre-Mère.

À travers la Charge, la prêtresse, ou plus exactement la femme qu’elle est, pourra découvrir son Soi, sa véritable identité et, qui, potentiellement elle peut devenir.

À ce propos Vivianne Crowley a écrit, in Wicca the old religion in the new millenium :

Le rituel wiccan fait grand usage des Charges. Il s’agit de morceaux de poésie ou de prose rituelle au moyen desquels le prêtre ou la prêtresse parle en tant que Dieu ou Déesse. Les Charges, dans la Wicca, ont souvent deux messages légèrement différents, un pour la femme, un autre pour l’homme. La Charge de la Création s’adresse à une femme pour lui dire ce qu’elle peut devenir, non par rapport à l’homme, mais de façon à trouver son Soi. Pour l’homme, il s’agit d’un message de l’Anima, son féminin intérieur, sa Muse. La Charge parle de force et de créativité que sa part féminine lui apportera s’il s’ouvre à elle.

Les objectifs sont donc spirituels.

L’autre but de la descente de la Lune est de pratiquer une magie effective (le but de l’Esbat).

L’autre objectif est ainsi matériel.

Le spirituel et le matériel au sein de la wicca ne sont pas considérés comme séparés.

IV. Des origines antiques de l’expression « Faire descendre la Lune »

Il est d’ailleurs amusant de noter que les sorcières thessaliennes de l’Antiquité, réputées pour leur Art, faisaient « descendre la Lune » à des fins de magie érotique. Entre autres choses, elles excellaient dans la fabrication de philtres amoureux et maîtrisaient parfaitement l’usage des aphrodisiaques. La Thessalie est une région de la Grèce Septentrionale, « une terre classique » de la sorcellerie et de la magie.

On pensait donc que ces servantes et prêtresses d’Hécate avaient la capacité d’user de magie sur la Lune. L’invocation de la Lune leur permettait de lui faire sécréter un liquide qui gouttait sur l’herbe : le « virus lunare », » l’écume de lune » ou » poison lunaire » comme l’a appelé Apulée dans L’Âne d’Or ou les Métamorphoses. Lors de sa phase croissante, la lune était perçue comme le réceptacle de la divine boisson, le soma. C’est ce « jus lunaire » qui servait à la confection des philtres amoureux et aphrodisiaques.

Certains auteurs suggèrent que la Descente de la Lune était une ruse des sorcières thessaliennes qui connaissaient les moments d’éclipses lunaires et qui s’en servaient pour manipuler les crédules.

Ainsi, l’expression « faire descendre la Lune » nous viendrait, au moins, de l’Antiquité. Les auteurs classiques citent cette expression dans leurs œuvres :

  • Virgile, dans la huitième bucolique : « Les paroles magiques ont le pouvoir de ‘faire descendre la lune’ elle-même du haut des cieux. »
  • Horace, dans les Œuvres complètes volume 2 : « Je puis faire mouvoir des images de cire (tu le sais, profane trop curieux) ; je puis aussi, par mes enchantements, faire descendre la lune du ciel pour ranimer les cendres des morts et composer les philtres les plus efficaces. »
  • Ovide, dans Les Héroïdes, épître 6 : « Elle a appris à faire descendre, malgré elle, la Lune du char qui la porte, et à plonger dans les ténèbres les coursiers du Soleil. » Et, dans Les Métamorphoses, livre XII : « La mère d’Orios était Mycale, celle qui souvent en chantant forçait à descendre les cornes de la lune. »
  • Platon, dans Gorgias : « Mais il est à craindre, mon cher ami, qu’il ne nous arrive la même chose qui arrive, dit-on, aux femmes de Thessalie, lorsqu’elles font descendre la lune, et que nous ne puissions faire choix d’une telle puissance dans Athènes, qu’aux dépens de ce que nous avons de plus cher. »
  • Aristophane, dans Les Nuées : « Si j’achetais une femme thessalienne pour faire descendre la Lune pendant la nuit ! »

Et j’en oublie sûrement…

Parmi ces références classiques, il y a également le dessin d’un vase grec, datant de 200 av. J.-C., qui fait référence à cette « descente de lune ». W. H. Roscher a reproduit ce dessin dans Ausführliches Lexikon der griechieschen und römischen Mythologie (1894) qui illustre son article « Mondgöttin » (déesse de la lune en allemand). Il l’avait reproduit à partir d’une gravure à l’eau-forte de Tischbein, elle-même réalisée à partir d’un vase de la collection de Sir William Hamilton (1730-1803), célèbre et grand amateur de vases grecs.

Le dessin de ce vase représente deux femmes nues (des sorcières) et la pleine lune avec un profil féminin. Une femme tient dans sa main une petite épée. L’autre tient dans sa main une baguette. De la Lune, descend une corde. Ces femmes semblent « attacher » la Lune pour la faire descendre. L’inscription « ΘΙ TTOTNIA ΣΕΛANΛ » signifierait  : « Écoute-moi, Dame Lune » / « Sélène ».
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Roschen commente sous le dessin : « Deux sorcières (Thessaliennes) nues faisant descendre Séléné, image d’un vase (d’après Gerhard, Ges. ak. Abh. Planche 8. 8). »
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Gerald Gardner avait reproduit ce dessin de sa main et l’avait annoté : « Sorcières faisant descendre la Lune. Vase grec, 200 ans av. J.-C.. » (Image tirée de Rebirth of Witchraft par Doreen Valiente.)

La version dessinée par Gerald Gardner
La version dessinée par Gerald Gardner

Pour sa beauté et sa puissance, la Descente de la lune a été largement reprise par nombre de traditions sorcières contemporaines et éclectiques. Comme nous l’avons vu plus haut, ce rituel a été créé pour célébrer la Déesse aussi bien extérieure qu’intérieure, pour révéler notre Soi divin et donc dans un but de guérison et développement spirituel.

Que vous pratiquiez la sorcellerie contemporaine en groupe ou en solitaire, que vous soyez un homme (je vais faire hurler les traditionalistes) ou une femme, n’hésitez pas à adapter ce rituel. Sachez aussi que l’expérience ne s’arrêtera pas avec la réouverture du cercle. Il est possible qu’au cours des jours qui suivront, le Divin continue à se manifester en vous.

Voici quelques pratiques dont vous pourrez vous inspirer, ce sont des textes disponibles sur le Sidh :

Pour un groupe ou un couple :

En solo :

Quelques textes alternatifs à la charge :

Et pour aller plus loin, quelques textes sur les sources de la charge, la signification du terme « charge », etc.

Un partage d’expérience à propos de la Charge de la Déesse :

Bibliographie :