Les bouteilles bellarmines et leur lien avec la sorcellerie

Téléchargez le cours : Intégrez la magie dans votre quotidien

Par Doreen Valiente. Extrait de ABC of Witchcraft. Traduction & adaptation : Lune.

Les bouteilles, chopes et cruches dites bellarmines étaient produites par les ateliers de poterie de la Rhénanie, à partir du XVIe siècle. Elles étaient exportées en grand nombre en Angleterre où elles sont devenues très populaires.

Ces beaux contenants en grès tirent leur nom du visage féroce et barbu qui apparaît en relief et qui est supposé représenter le portrait du cardinal Bellarmine. On les appelle aussi parfois cruches greybeard (ndlt : littéralement barbe-grise), en raison de cet ornement caractéristique.

En plus d’être utilisée comme objet ménager, les bouteilles bellarmines étaient remarquablement populaires pour jeter sorts et contre-sorts, en particulier à Londres et dans les comtés de l’est de l’Angleterre.

Photo extraite du livre ABC of Witchcraft par Doreen Valiente.

Elles ont souvent été découvertes dans les ruines d’anciennes habitations anglaises du XVIe et XVIIe siècles, dans des circonstances qui témoignent de leur lien avec la sorcellerie. La bouteille bellarmine type possède une panse ventrue et un goulot étroit qui peut être bouché hermétiquement. Lorsque ces contenants utilisés comme bouteille de sorcière sont retrouvés, leur contenu est extrêmement déplaisant : cheveux humains et clous pointus enchevêtrés, rognures d’ongles, morceau de tissu en forme de cœur percé d’épingles ; et parfois urine humaine et sel. Les bouteilles étaient parfaitement scellées, puis enterrées dans quelque endroit secret ou jetées dans une rivière ou un fossé.

L’une de ces bouteilles a été découverte dans la boue de la Tamise ces dernières années et les fréquents travaux de démolition d’après-guerre dans les années cinquante ont produit un certain nombre d’exemples de ces mystérieux contenants, mis au jour lorsque les fondations de vieilles ont été révélées. Tous possèdent généralement un contenu sinistre semblable à la description ci-dessus.

Que la bouteille de sorcière ait été un sortilège ou un contre-sortilège n’est pas toujours très clair. L’une des théories est qu’il s’agit d’une forme de légitime défense, employée par les gens qui se croyaient « sous l’influence » du mauvais œil, afin de se venger de la personne qui les avait ensorcelés. Croyant qu’un lien magique existé entre la sorcière et eux-mêmes, ils tentaient d’inverser la magie et de la retourner à l’expéditeur.

Ils utilisaient leurs propres cheveux, ongles, urine, etc., en tant que lien magique ; et un cœur, découpé probablement dans du tissu rouge, pour représenter le cœur de la sorcière, percé d’épingles. Des clous étaient ajoutés pour clouer la sorcière et du sel, car les sorcières sont censées le détester. Ensuite le tout était enterré dans quelque sombre endroit secret, dans l’espoir de provoquer chez la sorcière déclin et mort.

Toutefois, ce sortilège pouvait être utilisé également de manière offensive, si l’opérateur était parvenu à se procurer des cheveux de la victime, ses rognures d’ongles, etc., afin de former le lien magique nécessaire. De même, à l’époque où les sanitaires étaient résolument primitifs et que les pots de chambre étaient un élément du mobilier tout à fait nécessaire et souvent élégant, il n’était pas trop difficile de se procurer un peu de l’urine de la personne haïe. Les cœurs percés d’épingles qui ont été retrouvés dans ces bouteilles sorcières semblent aller un peu loin pour de la légitime défense ; et la méchanceté même du sort apporterait satisfaction à un esprit rempli de haine.

Mais pourquoi choisir une bouteille bellarmine pour cette insolite entreprise ? Qu’a à voir le cardinal Bellarmine avec la sorcellerie ? Très probablement, la réponse est : rien. Car le visage sur la bouteille ne représente pas du tout le cardinal, mais quelque chose de beaucoup plus ancien. Certains des premiers modèles de cet objet possèdent un triple visage : c’est-à-dire trois visages combinés en une même figure symbolique. Ce triple visage barbu remonte à l’époque préchrétienne de l’Europe celtique et représentait un dieu ancien de la nature.

À l’époque chrétienne, les sculpteurs ont tenté de l’intégrer aux décors des églises, en tant que symbole de la Sainte Trinité, mais au XVIe siècle, le Concile de Trente l’interdit et le déclare païen. Il s’agit en fait d’une des façons dont le dieu cornu celtique, Cernunnos est représenté. Probablement en raison de ses anciennes associations avec le paganisme, le triple visage était souvent l’un des attributs du Diable dans l’art médiéval. Dante, dans son œuvre « L’enfer »« , représente le grand Diable des enfers de cette façon, qu’il appelle « Dis » ; un exemple caractéristique du dieu de l’ancienne religion devenu le diable de la nouvelle religion.

Représentation du diable selon Dante Alighieri.

Le motif complexe du triple visage des bouteilles dites greybeard, etc. s’est simplifié pour devenir un unique visage barbu puissant et viril, mais qui est toujours resté la figure de l’ancien dieu païen et par conséquent un contenant approprié pour les arts interdits du mal. Mais qui savait de quoi il s’agissait ? Qui l’a reconnu ?

C’est un fait historique, ces bouteilles avec leur motif antique étaient utilisées pour la sorcellerie, et c’est un indice de la survivance clandestine de la tradition païenne, faisant remonter cette dernière à une date bien plus ancienne que celle qui lui est généralement attribuée.

Cruche dite bellarmine ou encore bartmann (littéralement « homme barbu »).