Belladone, la morelle furieuse

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Belladone, morelle furieuse. Par Caroline Tully, traduction et adaptation Lune

Attention. Plante toxique.

L’article provient du site Shadowplayzine :

Cette série d’articles est le résultat des recherches de Caroline sur les plantes traditionnelles que l’on retrouve dans de nombreuses recettes d’onguent de vol. Elle est destinée à être partagée avec d’autres historiens de la botanique. Attention ! Shadowplay ne recommande ni ne préconise l’utilisation ou la consommation de ces plantes. (Une utilisation inappropriée peut vous tuer, d’où cet avertissement).

“Atropa belladonna” est le nom latin de cette plante insolite. C’est le grand naturaliste Linnæus qui l’a ainsi nommée. Il était réputé pour avoir si bien connu la nature et les propriétés des plantes, qu’il était presque toujours capable de leur trouver des noms étonnamment appropriés.

Atropa belladonna en est un bon exemple. Son nom générique fait référence à l’une des Parques, Atropos, l’Implacable, celle qui coupe le fil de la vie. Le nom de l’espèce fait l’objet de débats ; « Belladonna » signifie en espagnol « belle dame », ainsi qu’en italien. Ceci renvoie probablement au fait que les dames de la cour espagnole utilisaient le jus de la plante, contenant de l’atropine, dissoute dans de l’eau, et l’ingéraient, pour dilater leurs pupilles afin de les rendre plus belles et leur donner un air plus rêveur.

Christian Elling, dans son livre Shakespeare, an insight into his world and its Poetry datant de 1959, dit que :

Le nom Belladona provient du fait que lesdites gouttes donnent à la femme qui désire plaire les grands yeux, fixes et hypnotiques de Méduse.

Avant l’époque de Linnæus, la morelle furieuse faisait partie du genre solanum et était connue sous un certain nombre de nom particulier, dont certains équivalaient presque à des injures, ce qui fait état de la réputation que cette plante a acquise au fil du temps. En voici quelques-uns :

  • furiale : fureur (en français à rapprocher du nom morelle furieuse),
  • mortiferum : fatal,
  • laethale : léthal,
  • hypnoticon : hypnotique ou envoûtant
  • et somniferum : soporifique.

Les noms communs (anglais) étaient du même genre, comme :

  • sorcerer’s cherry, littéralement la cerise du sorcier à rapprocher du nom français cerise du diable,
  • witches’ berry, littéralement baies des sorcières,
  • murderer’s berry, littéralement baie de l’assassin, à rapprocher en français de cerise empoisonnée ou herbe empoisonnée ou encore morelle perverse
  • et dwaleberry.

Dwaleberry est un très ancien terme. C’est le nom anglais médiéval de cette plante. Et comme le mot dvale (transe) provient du vieux norrois, il est concevable que cette plante ait été utilisée dans le Nord avant que ne se produise l’immigration scandinave en Angleterre.

Le botaniste John Gerard a expliqué que le nom belladonna était une référence à l’utilisation par les dames d’une solution à base de son jus pour éliminer les rougeurs de leurs joues. Une autre source soutient que le jus d’un rouge violet était utilisé comme fard à joues.

Selon une tradition populaire, la plante est appelée belladonna car il s’agit d’une plante magique qui se transforme parfois en une belle dame qu’il est malheureusement et mortellement dangereux de rencontrer. On a aussi prétendu que les Romains avaient dédié cette plante à la déesse Bellona, dont le prêtre buvait le jus avant les rituels liés à son culte. Avec l’avènement du Christianisme, la déesse fut oubliée et le nom déformé, Bellona devint Belladonna.

Jules Michelet, qui a écrit à propos des sorcières avec tant de compréhension, estimait que le nom avait été choisi parce que la belladone était la plante « des bonnes personnes », « des belles femmes », c’est-à-dire les femmes douées de sagesse et les sorcières.

La belladone est une plante herbacée vivace à tige vigoureuse ramifiée qui peut atteindre jusqu’à 3 pieds de hauteur (ndlt : c’est-à-dire 0,90 mètre, mais en réalité jusqu’à 2 mètres), avec des feuilles oviformes elliptiques de couleur vert moyen et des fleurs en forme de cloche d’un violet tirant sur le brun. Ses baies d’un noir brillant font environ 1 centimètre de diamètre et contiennent un grand nombre de graines et un jus très doux, noir d’encre. Toutes les parties de la plante sont toxiques. Le principal alcaloïde est l’hyoscamine et la plante contient également de petites quantités d’atropine et de belladonine, qui ont des effets un peu différents. Les baies au goût sucré sont d’une grande tentation pour les enfants ou les animaux et elles peuvent se révéler fatales s’ils en consomment un peu trop.

Selon certains récits, les effets de l’ingestion de cette plante sont un sentiment de bonheur, ainsi que cette sensation d’intemporalité et de réflexion philosophique qui se produit dans votre esprit lors du premier stade d’intoxication au haschich. Ensuite vient un sommeil accompagné de rêves érotiques. Une dose moyenne de belladone produirait une sécheresse de la bouche et des démangeaisons, des irritations, suivies de nausées et de vertiges, puis d’un profond sommeil. Une intoxication grave provoquerait un paroxysme de rage, une cécité et une paralysie, ensuite surviendrait un coma, habituellement suivi d’une mort par paralysie du système respiratoire. Il faudrait manger un certain nombre de baies pour atteindre ce stade.

La plante reste active fraîche ou séchée, cependant l’hysoscyamine dans la plante fraîche se transforme en atropine lorsque celle-ci est sèche. Néanmoins, la différence entre les deux alcaloïdes est si infime qu’elle ne peut être exprimée dans une formule chimique.

On raconte que les Ménades des orgies dionysiaques, aux pupilles dilatées, se jetaient elles-mêmes dans les bras des fidèles masculins. Et qu’à d’autres moments, les yeux « flamboyants de sauvagerie », elles se jetaient sur tous les hommes qu’elles rencontraient sur leur chemin pour les écarteler et les dévorer. Cette sauvagerie pourrait être l’indication que du jus de belladone était mélangé à leur vin. Elles ajoutaient certainement du jus de datura au vin, qui est une autre herbe mortelle.

Selon le médecin anglais et botaniste Nicholas Culpeper (1616-1654), il existe un étrange exemple de conséquences funestes dans History of Scotland de Buchanan qui décrit la destruction de l’armée de Sweno après son invasion en Écosse. Cela s’est produit grâce aux Écossais, en accord avec les conditions de l’armistice, ils ont envoyé de l’hydromel aux Danois qui, toutefois, « avait été mélangé au jus d’une plante vénéneuse qui pousse en Écosse, appelée ‘Sleepy Nightshade‘, c’est-à-dire morelle endormante. Les Danois ont été tellement ivres après avoir bu cet hydromel que les Écossais ont été en mesure de fondre sur les Danois et d’en tuer la majorité alors qu’ils dormaient. Mais pas la totalité, de sorte qu’il en reste juste assez pour conduire leur roi en sécurité. Le roi Danois Sweno était en réalité Svein Knutson, Roi de la Norvège (1030-1035) qui tenta de s’emparer de l’Écosse, contre Duncan 1er. Lors de cet événement, le dirigeant des Écossais était Earl Macbeth, celui-là même qui inspira la tragédie du même nom à Shakespeare, dans laquelle on retrouve les scènes des célèbres sorcières, les trois étranges sœurs.

En 1943, les Alliés ont découvert que les Allemands avaient fabriqué un terrible gaz neurotoxique inodore et incolore, dont l’atropine, extraite de la belladone, était l’unique antidote. Heureusement, ils n’ont jamais eu besoin d’y recourir, car l’ennemi n’a jamais utilisé ce gaz sur eux.

La belladone était utilisée dans divers brouets de sorcières et particulièrement dans de nombreuses recettes d’onguent de vol d’Allemagne et de France.

La plante pousse à l’état sauvage en Australie, cependant elle est souvent difficile à trouver. J’en ai trouvé une grande quantité qui poussait dans un parking de la banlieue de St Kilda, néanmoins, la commune l’a finalement fait enlever. À Guildford, j’ai observé quelques plants qui poussaient à l’état sauvage, au sommet d’une colline, dans la souche d’un vieil arbre, bien à l’abri des bouteilles de désherbant de l’agriculteur.

La plante se cultive mieux à mi-ombre sur un sol calcaire, bien fertile, à l’abri du vent. Elle a tendance à se flétrir en été, il serait donc bon pour elle de l’arroser. Comme le pourcentage de germination est très faible, il est plus pratique de réaliser des semis et les repiquer ultérieurement dans un endroit bien clôturé et recouvert, afin d’éviter tout empoisonnement accidentel. Tenez à l’écart des enfants et des animaux – l’ingestion peut être fatale.