La mandragore

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Par Caroline Tully. Traduction & adaptation Mlle Mandragore. (Traduction révisée par Lune, 2019.)

À travers les âges, la mandragore officinale est devenue si mystérieuse dans le folklore qu’elle a été à la longue considérée non seulement comme la plus puissante, mais également comme la plus dangereuse de toutes les plantes magiques. Elle a fini par représenter tout ce qui est mystérieux et séduisant dans le monde étrange des plantes.

Les espèces de la mandragore qui contiennent des alcaloïdes scopolamine et hyoscyamine étaient à l’origine indigènes des pays de la méditerranée orientale et alentours. Elle est toujours très commune dans les terres en friche, non cultivées ainsi que dans les endroits rocailleux et inhabités.

Les Perses et les Égyptiens de l’antiquité connaissaient les propriétés curatives de ses baies jaunes et rouge doré et de sa racine tout particulièrement. Ils ont certainement employé les deux parties de la plante comme aphrodisiaque. Des morceaux de racine de mandragore, ainsi que d’autres artefacts funéraires, ont été découverts dans les chambres funéraires royales des pyramides. La mandragore est évoquée, parmi d’autres plantes médicinales, dans le célèbre papyrus d’Ebers datant de 1700-1600 av. J.-C.. La mandragore est également présente dans l’Ancien Testament de la bible.

Dans la Genèse XXX, 14-16, Rachel demande les mandragores que possède Léa [ndlt : en échange d’une nuit avec Jacob], afin qu’elles l’aident à devenir féconde. Dans le Cantique des Cantiques VII, 11-13, la jeune et belle Sulamite invite son bien-aimé à se promener avec elle dans le pays où elle lui donnera son amour, là où les mandragores exhalent leur parfum (espérant, bien entendu, que les mandragores rendront son amant ardent pendant l’acte d’amour.)

À titre de curiosité, on peut noter que l’écrivain anglais, Hugh J. Schofield, possède une théorie selon laquelle il y aurait une référence cachée au sujet de la Mandragore dans l’histoire de la crucifixion de Jésus. Quand on a donné à boire à Jésus l’éponge de vinaigre, alors qu’il était sur la croix, celle-ci était également pleine du jus de mandragore, ce qui aurait visé à provoquer chez lui un état ressemblant à la mort afin qu’il puisse être décroché plus rapidement de sa croix et ensuite, avec l’aide de médecins, être ramené à la vie. Le plan échoua quand un des soldats coinça inopinément une lance dans sa côte. Faites de ceci ce que vous voulez…

Il existe diverses manières de récolter cette plante mystérieuse. Le savant grec Théophraste (vers 370-328 av. J.-C.) explique qu’il faut tout d’abord dessiner 3 cercles autour de la plante avec un couteau, en se tournant vers l’ouest on peut couper la partie supérieure de la racine, puis on découvre davantage la racine,  mais avant que la dernière partie soit dégagée, il faut danser autour de la plante et dire le plus grand nombre possible de paroles grivoises.

On dit que Pythagore, né vers 582 av. J.-C., a qualifié la mandragore d’anthropomorphe, une plante qui ressemble à un être humain. Et sans grand effort, il est assez facile d’imaginer que la racine de la plante pourrait être un peu humaine. C’est seulement sous l’Empire romain que les dangers de la mandragore se sont répandus. Le contact direct avec la plante étant dangereux, il fallait donc l’attacher à un chien pour l’extraire du sol et lorsque le chien tentait de s’éloigner, la plante sortait et le chien mourrait. Alors, le propriétaire du chien pouvait sans risque disposer de la plante. Cette méthode était compliquée, mais utile, car la plante avait la propriété de chasser les démons si elle était placée à proximité d’une victime possédée.

Ailleurs, il est stipulé que le chien ne mourra pas nécessairement. C’est seulement s’il pénètre dans le premier des cercles mentionnés précédemment que son destin se trouvera scellé. Cependant, il a été dit plus tard que la plante émettait un cri perçant à glacer les sangs quand elle était extraite de terre et quiconque l’entendait mourrait de terreur.

Flavius Josèphe, historien juif et diplomate, mort en 95 av. J.-C., rapporte qu’une plante merveilleuse pousse dans une vallée près de la mer Morte et que, la nuit, cette plante émet une lumière rougeoyante. Il est difficile de l’approcher, parce qu’elle disparaît quand elle s’aperçoit que quelqu’un s’approche. Mais si on parvient à verser du sang menstruel sur elle, elle restera immobile.

L’affirmation de Josèphe selon laquelle la plante luit dans l’obscurité n’est pas sans fondement. Dans certaines conditions météorologiques, il peut arriver que des particules chimiques se trouvant dans la rosée nocturne et à la surface des baies se combinent pour produire une lueur de faible intensité. On peut observer un phénomène semblable les chaudes nuits d’été du Nord où poussent les myrtilles.

Quelques générations plus tard, Claude Élien présente de nouveaux détails : la mandragore ne peut être vue de jour, car elle se cache parmi d’autres plantes, toutefois, la nuit, elle brille comme une étoile dans l’obscurité, ainsi on peut marquer l’endroit où elle pousse et le jour suivant être certain de quelle plante il s’agit.

D’après une innovation radicale de la croyance populaire, la mandragore, que l’on appelle désormais « gallows man » (homme du gibet) ou « dragon doll » (poupée-dragon), ne peut être cultivée qu’au pied d’une potence et ne peut pousser qu’à l’endroit où l’urine ou le sperme d’un pendu ont mouillé la terre. Mais pas n’importe quels vieux fluides corporels : il devait s’agir de  ceux d’un grand criminel ayant contracté sa nature de voleur dans le ventre de sa mère !

Se rendre sur la colline de la potence pour déterrer la racine de mandragore n’était pas du goût de tout le monde. Car s’y trouvaient également les restes décomposés des voleurs qui avaient été pendus ou écartelés. La plupart des gens préféraient l’acheter. Une nouvelle racine de mandragore coûtait très cher, ce qui n’est pas surprenant lorsque l’on connaît sa provenance et les qualités qu’on lui attribuait. Elle rendait son propriétaire invulnérable au combat et lui conférait une précision mortelle dans le maniement des armes. Elle guérissait toutes les maladies et était particulièrement efficace contre celles que l’on ramenait chez soi des champs de bataille de l’amour. Elle permettait de découvrir des trésors cachés, d’être apprécié de ses semblables et chanceux en amour, parce qu’aucune femme ne pourrait résister au pouvoir impérieux de la mandragore !

La mandragore nouvellement acquise devait être baignée dans du vin, enveloppée dans de la soie blanche et rouge puis recouverte d’un manteau noir. Chaque jour de la semaine, elle devait être baignée et nourrie, mais il existait des désaccords quant à ce qu’elle devait « manger ». L’opinion la plus populaire pensait qu’elle devait manger l’hostie que l’on s’était abstenue d’ingérer à l’église. D’autres pensaient qu’une « partie de la salive du jeûne » (ndlt : la salive produite tôt le matin, avant le petit-déjeuner… Elle a été utilisée pour traiter une grande variété de maladies durant des centaines d’années et les traitements à base de crachats sont généralement considérés comme plus efficaces lorsqu’il s’agit du crachat à jeun.) était ce qu’elle préférait et les érudits insistaient sur le fait qu’elle devait être nourrie sur « la terre rouge du paradis ». Cette dernière idée ne semble guère être partagée par les alchimistes médiévaux qui convoitaient la mandragore précisément parce qu’elle contenait un peu de ce genre unique de terre, tellement nécessaire, car catalyseur dans la production de la pierre philosophale.

Aux XVIe et XVIIe siècles, lorsque les croyances à propos de la mandragore étaient à leur apogée, des doutes ont commencé à être exprimés. John Gerard (1547-1607) dont l’herbier, The Herball, fut édité en 1597, dit au sujet de la Mandragore :

‘Désormais, vous rejetterez de vos livres et de votre mémoire tous ces illusions et contes de bonne femme, sachant que toutes ou partie de ces histoires sont fausses et mensongères. Car moi-même et mes serviteurs en avons également déterré, planté et replanté de très nombreuses fois et n’avons jamais pu y percevoir la forme d’un homme ou d’une femme, mais avec parfois une racine droite, parfois deux et souvent six ou sept ramifications provenant de la grande racine principale, même si le répertoire de la nature la lui confère, comme à d’autres plantes. Mais les faux-bourdons paresseux, qui n’ont rien d’autre à faire que manger et boire, ont consacré une partie de leur temps à sculpter les racines de bryone, donnant ainsi la forme d’hommes et de femmes : cette pratique de falsification a confirmé l’erreur commise par les gens simples et ignorants qui ont pris l’initiative de déclarer qu’il s’agissait de véritables mandragores .’

Toutefois, les croyances du nord au sujet de la mandragore se sont fortement renforcées jusqu’au XVIIIe siècle, quand l’ironique Holberg dans « Witchcraft or false alarm » (Sorcellerie ou fausse alerte) laisse Apelone déclarer :

‘Quand un magicien engendrera un fils, il s’agira d’une poupée-dragon (mandragore) qui rapportera de l’argent à sa mère.’

Ce n’est pas avant l’instauration de l’instruction obligatoire que les croyances sur la mandragore disparaissent. Et encore, dans certains endroits, elles tiennent encore bon. Il y a quelques années à peine, une émission de la télévision danoise montrait un vieil homme du Jutland du sud qui affirmait le plus sérieusement du monde que l’un de ses voisins pratiquait une sorcellerie maléfique et qu’il était allé jusqu’à placer (ndlt : au sens de jeter une malédiction) sa mandragore sur lui et d’autres personnes qu’il n’aimait pas.

En Europe centrale et méridionale, le fruit et les racines étaient employés comme ingrédients d’aphrodisiaques et d’onguents de vol. Il est n’est pas certain que les sorcières du sud aient toujours bien compris que la poupée-dragon de la colline du gibet et la belle petite plante soient une seule et même chose.

La Mandragore ne s’épanouit que lorsqu’elle est cultivée dans un sol léger et sablonneux. Les graines sont semées peu de temps après la maturation des baies. Les plants sont soigneusement repiqués à la fin de l’été, sur un terrain protégé, ensoleillé et bien drainé, qui est légèrement recouvert d’aiguilles de sapin à l’automne.

Quant à la poupée-dragon, elle a survécu uniquement à travers le personnage de fiction Mandrake, issu de la bande dessinée créée par Lee Falk, un journaliste américain. Mandrake de Falk est un puissant magicien qui, depuis 1934, est fiancé à Narda, une blonde belle, mais naïve. Leur relation est restée sans fruit jusqu’à ce jour…

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Illustration d’en-tête : Mandragore, tirée de The Herball de John Gerard, Londres 1632.

Published in Australia 1984 – 1990 In Seattle & Sydney 1990-1994 – and Sydney/Seattle Webzine 1999
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