Un court traité concernant le savoir lié au crapaud

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Un Court Traité Concernant le Savoir lié au Crapaud
Par Nigel Jackson ©, traduction & adaptation Tof

Ce remarquable amphibien qu’est le crapaud (bufo bufo) est de longue date associé à la sorcellerie dans les Îles britanniques et en Europe, essentiellement comme esprit-familier. L’explication de l’importance du crapaud dans les pratiques sorcières au Moyen-Âge doit se trouver dans le symbolisme populaire ésotérique, mythopoétique et la psychopharmacologie rurale des sorcières.

La signification totémique du crapaud en sorcellerie provient de sa familiarité avec les marais souterrains, les grottes et les sombres eaux d’Annwvyn. Le crapaud est un habitant des marais du monde du dessous et est tout particulièrement sacré pour les divinités chthoniennes. Le crapaud est aussi chez lui dans les eaux et sur la terre ferme, passant à volonté d’un royaume à l’autre comme la sorcière-chamane passe les frontières entre ce monde et le monde du dessous. Symboliquement, le crapaud, pour ces raisons est une créature chamanique, qui ouvre un passage entre les dimensions. Il faut aussi se souvenir que dans l’optique du monde celte, les terrains marécageux et les chutes d’eau étaient des portes permettant l’accès au monde du dessous.

Lors de leur initiation, les sorcières basques étaient marquées du signe du crapaud ou pied de crapaud par le Diable ou le Dieu Cornu. Dans la tradition médiévale héraldique, le symbole du Diable consistait en trois crapauds sur un blason, ce qui affirmait le lien avec les pouvoirs du monde du dessous. Un crapaud sautant par dessus le pied de quelqu’un est un signe sinistre présageant la mort. Un ancien mot italien pour le crapaud est « fada » ou « fée » accentuant encore son lien avec l’autre monde. Dans les Pyrénées on dit que les sorcières peuvent être reconnues, car elles ont une représentation d’un pied de grenouille dans leur oeil gauche.

Lors des procès de sorcières, un des points forts était le moment où l’on parlait du crapaud en tant qu’esprit-familier. Dans les Basses-Pyrénées le Sombre donnait des crapauds aux nouvelles sorcières. A Windsor en 1579 on a raconté que : « une Mère Dutton demeurant dans Cleworthe Parishe avait Esprit qui ressemblait à un Crapaud et qui vivait dans l’herbe verte de son jardin et qu’elle le nourrissait avec du sang . ». De même en 1582 dans l’Essex une sorcière était accusée d’avoir « deux esprits familiers crapauds, l’un se nommait Tom et l’autre Robbyn » dont elle avait hérités de sa mère. An XVIIe siècle une sorcière française fut accusée de posséder un « petit Diableteaux » qui ressemblait à un crapaud. En 1365, une sorcière italienne, Billia la Castagna gardait un grand crapaud sous son lit et se servait de ses excrétions pour fabriquer des potions. Ce dernier détail et particulièrement significatif, car c’est une allusion cachée au « tabouret de crapaud » (ndt : les champignons non comestibles) ou champignons à visions utilisés dans les pratiques sorcières, en général de la famille des amanites tue mouche. Dans toute l’Europe, certains champignons ont des noms populaires qui font le lien avec le crapaud comme la Crapaudine Puante (le tricholome soufré) en France.

Dans les pays slaves, certains champignons non comestibles sont appelés Zabaci Huby – « champignons crapauds ». De tels rapprochements populaires entre les champignons hallucinogènes et le crapaud montrent qu’il y a une conscience ancestrale de la présence de toxines psychotropes dans la peau de ce dernier.

Le crapaud sécrète un fluide qui contient de la bufoténine un alcaloïde de la famille des indoles. Dans la Chine antique, on extrayait de la bufoténine des glandes de crapaud et les sorcières traditionnelles d’Europe connaissaient bien les propriétés de cet élixir batracien.

Au XVIe siècle les cercles sorciers du nord-ouest de l’Espagne utilisaient du sang de crapaud pour confectionner leur onguent de vol. En 1525 Maria de Ituren a avoué avoir concocté un onguent de vol à partir de peau de crapaud et de plantain, sans doute mélangé une base huileuse. Les sorcières suédoises fabriquaient leurs onguents avec de la graisse de crapaud de la salive de serpent et des plantes vénéneuses. Les covens allemands ont la réputation de frire les crapauds pour préparer de tels onguents. Les onguents à base de graisse de crapaud étaient aussi utilisés par les sorcières hongroises et d’Europe de l’est pour arriver à l’extase du « vol par l’esprit ».

Le crapaud est aussi connu pour avoir dans sa tête la Crapaudine, une pierre magique qui guérit toutes les morsures et piqûres et qui, placée sur un anneau, pâlit lorsqu’il est mis en présence de poison. Dans « As you like it » Shakespeare fait sa fameuse référence à la crapaudine : « Le crapaud, hideux et venimeux, a dans sa tête une pierre précieuse ».
Cela met en lumière le motif du Crapaud Noir, de l’ancienne littérature Hermétique / Alchimique, comme motif représentant « la terre des philosophes » ou « matière première » qui cache en elle la pierre philosophale.

Dans les régions rurales anglaises, comme le Cambridgeshire, il y a une confrérie secrète que l’on nomme les Hommes Crapaud. Ils sont censés être experts et avoir une influence magique sur les chevaux. Les Hommes Crapauds, comme les autres sociétés secrètes liées aux cavaliers, conservent de nombreux Mystères du côté masculin de la sorcellerie et honorent le Vieux Cornu Maître des Animaux.

Pour devenir un Homme Crapaud et obtenir du pouvoir, il faut se procurer un certain os de crapaud qu’on a placé dans une fourmilière jusqu’à ce que le squelette soit entièrement débarrassé de ses chairs.

L’initié porte ensuite les os dans une poche jusqu’à ce qu’ils sèchent. Sur le coup de minuit, lorsque la lune est pleine, il place le squelette dans un cours d’eau : un os devrait hurler lorsqu’il se séparera des autres et flotter, une fois qu’on l’aura récupéré il conférera les pouvoirs surnaturels des Hommes Crapaud à son porteur. Parfois le nouvel initié doit amener l’os dans une écurie ou un cimetière trois nuits de suite – la troisième nuit, le Diable (le Dieu Cornu) doit apparaître et faire une dernière tentative pour duper l’Homme Crapaud et le priver de son os, ce sera le test final de son initiation chamanique. Selon certains, Charles Walton, qui a été assassiné à Lower Quinton dans le Warwickshire en 1945, avait la réputation d’élever des crapauds calamites et de les utiliser dans sa magie – son jardin était apparemment infesté de crapauds calamites au moment de sa mort.

On sait qu’il y avait encore des Hommes Crapauds dans le Cambridgeshire en 1938 et il n’est pas impossible que ce culte perdure encore clandestinement de nos jours dans le secret des campagnes. Les aspects fertilités du crapaud peuvent clairement être décelés dans les pratiques du coven de Auldearne en 1662 qui pratiquait une cérémonie curieuse où des crapauds tiraient une charrue faite avec une corne de bélier châtré et du chiendent comme harnachement. Le coven est allé à plusieurs reprises dans un champ avec le crapaud « priant le Diable pour la fertilité de la terre ». Cela semble être un reste d’un ancien rituel chtonien accroissant la fertilité tellurique.

L’auteur classique Pline a décrit comment un crapaud devait être placé dans un pot en terre et enterré dans un champ pour protéger magiquement les récoltes des tempêtes.

Les vampires slaves peuvent apparaître sous la forme d’une grenouille et l’on retrouve souvent le paddock dans les traditions gitanes et la grenouille est une des apparences que prend le Diable dont le nom rom, « Beng » signifie « comme une grenouille ». Dans la mythologie gitane de Transylvanie, la Reine des Fées vit sous l’apparence d’un crapaud d’or dans son château sur une montagne éloignée.

On peut voir la « recondite arcanae » du savoir lié au crapaud enluminer les traités les plus ésotériques de l’art sorcier où elle est un des symboles totémiques primordiaux. Elle entraîne ainsi le chercheur moderne dans la quête du savoir marécageux du paddock comme le faisait le Peuple du Crapaud dans le passé. Nous devrions à nouveau être attentifs à son croassement prophétique le soir dans les roseaux et tenir compte de la sagesse chthonienne des marais hantés d’Andumnos.

 

Photo par : Lune. Un crapaud au jardin.