Aradia, qui était-elle ? Histoire & Développement...(II)

Par Sabina Magliocco ©, traduction Lune



Qui était Aradia ? Histoire & Développement d'une Légende.

2ème partie de la traduction

The Pomegranate: The Journal of Pagan Studies, Issue 18, Feb. 2002.
California State University, Northridge.



LA DIABOLISATION D’UNE LEGENDE-COMPLEXE

Mais, dans une grande partie de l'Europe, les systèmes de croyance impliquant des voyages spirituels nocturnes, des guérisseurs du peuple et des fées ont commencé à se transformer au cours du 12ème siècle en se mélangeant aux thèmes des mauvaises sorcières et à l’interprétation diabolique grandissante de la sorcellerie, produite par l'Église. John de Salisbury (1110-1180) combine les deux en attribuant à Hérodias la direction de banquets cannibales nocturnes, où sont offerts des bébés aux lamies, des serpents à tête de femme issus de la mythologie Classique. Au 14ème siècle, en Italie, Jacopo Passavanti mentionne pour la première fois le tregenda (sabbat) en conjonction avec la fusion de deux types légendaires. Dans sa description, les démons prennent la place des gens à ces réunions, laissant les gens endormis dans leurs lits. L'intention des démons est diabolique : égarer les gens. Il dit que certaines femmes croient qu'elles voyagent avec cette congrégation et que ses leaders sont Hérodias et Diana (Bonomo, 1959:64).

Une étude de certains rapports de procès italiens montre que la transformation graduelle des légendes à propos de la congrégation d’Hérodias/Diana en sabbats diaboliques, où le festin, les beuveries et les danses, sont accompagnés d’actes sexuels et de cannibalisme. Les deux premiers procès qui ont attiré l’attention d’universitaires sont ceux de Sibillia et Pierina de Milan (Bonomo, 1959; Caro Baroja, 1961; Muraro Vaiani, 1976; Ginzburg, 1989). Les deux procès eurent lieu à la fin du 14ème siècle ; les deux femmes étaient probablement identifiées et persécutées parce qu’elles pratiquaient la divination ou la médecine du peuple (Muraro Vaiani, 1976:153). Le premier procès de Sibillia eut lieu en 1384. Accusée d’hérésie, Sibillia confessa avoir cru et raconté les légendes à propos des jeux de la Signora Oriente ("La Dame de l’Est"), sans penser que c’était un péché. Signora Oriente ou La Signora del Giuoco ("la dame du jeu") présidait à toutes les réunions, où il y avait festin de tous mets délicats, musique et danse ; elle pouvait prédire le future, révéler les secrets et ressusciter les animaux qui étaient mangés par l’assemblée, ainsi, au matin, tout semblait exactement comme auparavant.

En 1390, Pierina de Bugatis, de Milan également, confessa sous la torture qu’elle participait au « jeu de Erodiade. » L’assemblée abattrait du bétail et festoierait, et la Signora Oriente remettrait les os de ce bétail abbatu sous leur peau avant de les ressusciter avec sa baguette magique. La fête visiterait les maisons des riches, où tous mangeraient et boiraient, ils béniraient les maisons qui étaient nettes et propres. Signora Oriente instruisait ses fidèles à propos des propriétés de diverses herbes et répondait à leurs questions au sujet des maladies et du brigandage. Mais les fidèles avaient juré le secret. Pour aller à l’assemblée, Pierina appellerait un esprit nommé "Lucifelus," qui apparaît sous la forme d’un homme, qui la prendrait avec elle pour l’y conduire.

Les contes dit par Sibillia et Pierina illustrent la fusion d’un nombre de thèmes issus de différentes traditions en une simple légende-complexe : les voyages nocturnes, le groupe de femmes conduites par un leader féminin, qui semble contrôler à la fois l’abondance et la renaissance, aussi bien que la révélation du futur et la dispense de conseils curatifs ; le festin magique à travers lequel les appétits sont satisfaits ; la résurrection d’animaux morts après le banquet ; les visites féeriques des maisons de riches ; où l’hospitalité est récompensée et où tout est restauré, tel qu’auparavant, à la fin de la soirée. Dans la version de Pierina, nous trouvons la première apparition de "Lucifelus," une variante de Lucifero, ou Lucifer, qui est celui qui transporte, conduit aux jeux — une figure mineure, à ce moment là, qui est diabolique seulement par le nom.

L’historienne italienne Luisa Muraro Vaiani suppose que les juges écoutaient ces dépositions et comprennaient difficilement leur nature. Parfois, ces femmes s’exprimaient comme si elles rapportaient du folklore, alors que d’autres fois elles s’exprimaient comme si elles avaient elles-mêmes expérimenté ces voyages nocturnes – c’est une caractéristique de la légende que j’ai remarquée et qui peut avoir un sens si nous acceptons l’hypothèse que ces femmes étaient des guérisseuses qui perpétuaient une tradition ancienne : consulter les êtres spirituels pour obtenir des conseils de guérison. Leurs contes étaient semblables aux rêves, mélangeant éléments familiers et surnaturels. Pour nous, ils peuvent même suggérer des événements qui surviennent dans un état altéré de conscience, et comme nombre d’expériences similaires, elles alternent entre le moi et une sorte de détachement du moi. Mais les juges, en travaillant avec un système binaire d’oppositions, dans lequel l’illusion et la réalité étaient des concepts antagonistes, ne savaient que faire de ces visions semblables aux rêves et qui paraissaient si réelles à leurs accusées. Ils concluaient en supposant qu’elles étaient réelles. Sibillia a été condamnée à la prison lors de son premier procès pour avoir cru en et parlé de la société de Diane à des gens. Des actes qui étaient considérés comme une apostasie, non comme de la sorcellerie. Mais lors de son second procès en 1390, elle a été condamnée à mort pour récidive et pour avoir réellement participé aux jeux. Ainsi, la transition entre les positions du Canon et celles plus anciennes s’est faite en fonction de la compréhension que l’on a eu du matériel légendaire : en effet, il a été compris comme un fait (Muraro Vaiani, 1976:137-142) — une transition critique qui a eu des conséquences sinistres dans le développement de la chasse aux sorcières.

Un des procès les plus célèbres d’une sorcière italienne a eu lieu deux siècles après que Sibillia et Pierina avaient été questionnées et exécutaient. En 1540, Bellezza Orsini de Colle Vecchio (Perugia), une guérisseuse largement respectée qui soignait en utilisant des huiles à base de plantes infusées, a été accusée d’empoisonnement. Tout d’abord, elle a juré son innocence, mais sous la torture, elle a confessé faire partie d’une société secrète de sorcières. La société secrète qu’elle décrivit était une société hiérarchique dans laquelle les prétendants à l’initiation étaient les apprentis d’un maître strega. L’initiation impliquait une renonciation formelle aux enseignements de l’église, un débaptême et l’invocation du diable, qui étaient appelé Mauometto ("Mohammed") et qui apparaissait comme un bel homme vêtu de noir. A l’époque du procès de Bellezza, l’empire Ottoman islamique s’étendait jusqu’en Europe. L’utilisation du nom "Mohammed" pour le diable reflète la peur répandue du peuple et les préjugés envers les Musulmans du 16ème siècle en Europe. Les relations sexuelles avec le diable était une partie de l’initiation. Ensuite la société réunie s’envolait, à l’aide d’onguent de vol, pour le noyer magique de Benevento où ils danseraient avec d’autres diables. Les initiés choisissaient de nouveaux noms, non-chrétiens, qu’ils pourraient utiliser lorsque les membres se réuniraient à nouveau. Orsini décrivait les sorcières comme étant organisées par équipe en fonction de leur lieu d’origine. Chaque équipe était menée par un capitaine avec 20 à 30 étudiants sous ses ordres. Une « reine sorcière » appelée Befania, dirigeait toutes les équipes. Chaque 1er novembre, il y avait une « réconciliation » ou une réunion de sorcières, durant laquelle une nouvelle reine sorcière serait élue. Selon Orsini, les membres de la société sorcière juraient de s’entraider et d’aider les équipes moins fortunées en partageant boulettes de bébé et autres ingrédients. A ce moment là, les réunions de sorcières incluaient des festins cannibales et les morts n’étaient plus ramenaient à la vie.

C’est la preuve que des changements drastiques ont eu lieu dans la légende-complexe Diana/Herodias entre 1390 et 1540. S’en est fini des précédantes légendes de sociétés féminines de fétârdes dont la présence apportait la bonne fortune aux maisons qu’elles visitaient et où, tout ce qui était consommé, était restitué magiquement – une sorte de fantaisie compensatoire pour le pauvre pas très différente des autres représentations contemporaines utopiques d’abondance, tels que la Cocagne et le pays de Bengodi (Del Giudice, 2001). En 1540, Herodias et Diana ne sont plus les joueuses du « jeu » dangereux. Au lieu de cela, elles ont acquis des éléments menaçants, diaboliques présentés par les révisions ecclésiastiques qui ont interprété tous écarts de la doctrine Chrétienne comme preuve d'une conspiration diabolique mondiale dont les agents étaient des sorcières. La réunion de sorcière est à présent présidée par le diable, dont le nom est identique à celui du prophète islamique, Mohammed — preuve de la diabolisation de l’Islam dans l’imagination populaire en ce 16ème siècle. En plus des disciples du diable, il y a, parmi les femmes présentes, la reine-sorcière Befania, Befania qui est une corruption du mot epifania (« épiphanie ») et les sorcières qui initient leurs apprentis au sein de la société diabolique. Selon Cattabiani, cela peut bien être une connexion entre la Befana, la sorcière italienne de Noël, et les légendes antérieures de Hérodias. Ce lien est préservé dans les noms de la Befana, dans la région des Alpes italiennes, près de Belluno, où à ce jour elle est connue sous le nom de "Redodesa" "Redosa" ou "Redosola"— corruptions possibles de "Erodiade" (cf. du roumain "Irodeasa") (Cattabiani, 1994:13). Les sorcières réunies à Benevento et qui volent autour du noyer magique à l’aide d’onguent de vol ; le cannibalisme et les relations sexuelles avec le diable sont les caractéristiques inhérentes à leurs assemblées. La société sorcière est une société secrète ; les initiés y sont amenés par un enseignant et les noms secrets sont utilisés pour cacher l’identité de tous les jours. Le 1er novembre est maintenant une période reconnue pour les réunions de sorcières. La confession de Bellezza Orsini révèle la croissante diabolisation de la légende des voyages nocturnes, aussi bien que la cristallisation de certains thèmes populaires qui continuent d’être centraux dans la reprise contemporaine de la Sorcellerie : le secret, l’emploi de noms rituels, l’initiation par un enseignant et l’importance des 31 octobre / 1er novembre dans le cycle annuel. La transition dans le contenu des légendes a été accompagnée par un changement dans les attitudes des ecclésiastiques et de l’élite : le matériel tout d’abord compris comme légendaire a bientôt été compris comme un fait accompli. La tension entre croyance et incrédulité qui a permis aux légendes de circuler a commencé à se figer en une acceptation du sabbat des sorcières comme un événement réel. En 1525, le Canon Episcopi fut remis en question : Paolo Grillando écrit dans « De sortilegiis eorumque poenas » que le Canon se trompe sur la nature illusoire des sabbats des sorcières et qu’ils sont en fait réels (Bonomo, 1959:110).

(à suivre...)

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Webmasters : Lune & Artus - 1ère mise en ligne : Beltane 2003 - Mise à jour : 19/03/2010 - Nombre d'articles : 828